Marcelle la souris
Tout commence à 5h34 du matin lorsque Marcelle s’éveille et étire ses petites pattes encore tout engourdies par la longue nuit qu’elle vient de passer coincée entre le pied de la poubelle et le mur glacial.
Les odeurs de la cuisine affolent déjà les narines de Marcelle qui saute littéralement hors de son lit. Son mari, Jacques, dort encore dans le salon. Il faut dire qu’ils font chambre à part depuis la naissance de Brutus, car Marcelle est, selon les dires de son mari, « insupportable et intraitable au niveau de la nourriture ». Elle refuse dorénavant d’aller se nourrir dans la poubelle car elle veut donner ce qu’il y a de mieux à Brutus ! Jacques n’en a que faire et préfère continuer à se sustenter avec les restes de pain toast, de fromage et avec sa caverne d’Ali Baba – la poubelle, donc.
Marcelle débute son périple désormais quotidien et se met à la recherche de la meilleure nourriture pour son petit Brutus. Comme les humains tenaient une petite fête le soir d’avant, madame se met en tête d’aller voir si de beaux restes sont disponibles au salon : « quelle bande de flemmards ces humains ! Pas un chat qui bouge avant 9h du matin alors que moi, l’aïeul de ce foutoir monumental, suis debout aux aurores pour nourrir mon petit Brutus adoré ! »
Marcelle commence par inspecter sous les fauteuils. Après un bref slalom entre les vieilles bouteilles et les plastiques, elle comprend vite qu’aucune nourriture n’a échappé à ces grands bêtas d’humains : « tous des égoïstes ! », geint-elle avec véhémence.

Marcelle monte alors sur une chaussure puante qui jonche le sol poussiéreux afin d’essayer d’escalader la table du salon. Marcelle se souvient qu’il y a six mois, lorsqu’elle portait Brutus et qu’elle avait des envies de souris enceinte, elle avait déniché sur cette même table un trésor merveilleux : « j’m’en souviens comme si c’était hier, ils étaient tous partis camper une semaine et avaient oublié un sandwich sur la table. Je l’ai laissé intact pendant sept jours – une éternité ! – afin qu’il prenne du goût et puis je l’ai dévoré ! Les petits champignons et la moisissure mêlés au Cheddar anglais avec ce soupçon d’effluves nauséabondes, j’ai bien cru que le paradis s’offrait à moi ! », raconte Marcelle la larme à l’oeil.

Mais la table est trop haute et à bientôt 38 ans, Marcelle ne veut pas risquer de se briser les os pour trois bières et des mégots qui traîneraient sur la table. Elle se dirige donc vers la cuisine, là précisément où elle a le plus de chance de trouver quelque nourriture. Marcelle évite tout d’abord soigneusement quelques endroits dangereux :


« Ces humains », se dit-elle, « ils croient que nous, les adultes, on se fait encore avoir par ces pièges ! Nuls ! Ils sont si débiles qu’ils mettent même du fromage pour nous appâter... Tout le monde sait que nous ne mangeons pas de fromage, à l’exception du Cheddar moisi. Tenez, par exemple, Jacques est allergique au lactose et la dernière fois, il a bien failli rester sur le carreau. Quel idiot celui-ci, je lui avais pourtant dit que même le Gruyère contenait du lactose. J’aurais été belle, enceinte jusqu’à la fourrure et avec des nausées à vous faire regretter toutes les nuits de plaisir charnel. En plus, tout ça pour le plaisir de monsieur ! Tu penses, le truc de la migraine, ça fait longtemps que ça marche plus. En plus, malgré que Jacques soit fort bien membré, même en période de turgescence les capotes humaines sont dix fois trop grandes ! Même que le Jacques il avait failli s’étouffer avec une... Du coup, c’est moi qui trinque ! La dernière portée, j’ai mis au monde huit braves bébés et j’ai bien cru que ma dernière heure était arrivée. Le Jacques, pendant ce temps, il sirotait tranquillement un fond de whisky en regardant la télé ! »
Après cet intermède lubrique, Marcelle se remet à la tâche. Elle inspecte avec soin les contours de la table et grimpe sur le balai afin d’arriver sur le plan de travail. Malgré tous les restes de nourriture, aucun ne convient à Marcelle : « non mais bon, je donnerais même pas ça à ma pire ennemie ! Eux, les humains, ils bouffent comme des porcs. Et ça se prétend la race supérieure. Dans ce cas-là, moi je suis Rémy dans « Ratatouille » ! »
Marcelle trouve finalement un petit bout de pain grillé qui fera office d’hors-d’oeuvre.
Elle sait aussi que Jérôme, le nouveau locataire, conserve toujours un peu de nourriture dans sa chambre : « il fait que de boire du thé, c’ui-là ! Un vrai mollusque ! En plus il embaume sa chambre d’encens et se gave de cookies gras et infâmes. Faut quand même reconnaître que j’avais pu dénicher un pain toast complet dans sa chambre. Je suis certaine qu’à l’heure actuelle, il doit toujours être en train de se demander où il est passé... », ricane Marcelle.
Elle entre donc dans la chambre de Jérôme, qui pionce et ronfle tel un bienheureux. Elle inspecte tout d’abord le bureau, puis la commode. Rien. Elle se dirige vers la table de nuit et s’enfile dessous. Toujours rien. C’est alors qu’elle aperçoit quelque chose sous le lit. Quelques chose qui s’apparente à un vieux bout de Cheddar puant...
S’approchant à grands pas de rats, elle plonge les dents en avant sur le morceau qu’elle mord avec toute l’énergie du désespoir. Horreur ! Ce n’est pas du Cheddar ! Marcelle vient en effet de laisser une trace indélébile dans la boule Quies que Jérôme a perdue pendant la nuit...
« Mon dieu !! », s’exclame Marcelle tout en recrachant le bout de mousse qu’elle a dans la bouche. « C’est immonde ! Une boule Quies puante et enduite de cérumen ! Ce type ne se lave donc jamais les oreilles !? », vagit-elle.
Partiellement remise de ses émotions, Marcelle escalade la chaise de bureau afin d’accéder à la bibliothèque, dernier garde-manger hypothétique de cette chambre. C’est alors que le trésor tant recherché apparaît à la petite Marcelle. Son ventre gargouille, ses yeux s’exorbitent, Marcelle salive de joie et d’appétit. Elle pousse le tout au sol afin d’en faire profiter Brutus, qu’elle s’en va immédiatement réveiller.
Après ce copieux repas, Marcelle, la peau de son petit ventre toute tendue, ne cache pas sa satisfaction : « ça valait la peine de se battre ! Et je dois dire que ce grand nigaud m’a étonnée en bien, pour une fois. Il me le devait bien, surtout après l’affront sans précédent de la boule Quies ! », se dit-elle encore toute bouleversée...
C’est sur cette note positive que s’achève donc la matinée de Marcelle, qui s’en va ainsi poursuivre l’éducation de Brutus dans les meilleures conditions.
PS : l’auteur de ce texte précise que l’histoire contée est une fiction et que toute ressemblance avec un ou des personnages réels serait absolument fortuite. Cependant, il précise que l’épisode de la boule Quies est véridique, puisque le soir, cherchant ladite boule, Jérôme la dénicha finalement sous son lit avec cette unique morsure de souris ! Il en déduisit qu’il ne pouvait s’agir que de la marque de la dentition de Marcelle.
Pour celles et ceux qui ne savent pas à quoi ressemble Rémy dans le film Ratatouille, l'auteur vous met à disposition cette illustration. Un vrai mannequin dans un magazine de mode.
On en aimerait presque les souris, pas vrai!
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28 Novembre 2007 à 17:12 dans
- Général
